Histoires

Le soir où la Chine a fait danser ses robots

Par Sebastián Ocampo · 10 juillet 2026 · 7 min de lecture · ES·FR·EN

Seize robots en gilets fleuris ont dansé une danse paysanne sur la télévision la plus regardée de la planète. Ce n'était pas une publicité pour des robots. C'était l'annonce d'un pays.

Le soir du 28 janvier 2025, au gala du Nouvel An de la CCTV, l'émission qui réunit chaque veille de Nouvel An chinois des centaines de millions de téléspectateurs, seize robots humanoïdes sont entrés en scène vêtus de gilets à fleurs rouges et blanches. Ils ont dansé le yangge, une danse paysanne du nord de la Chine, en faisant tournoyer des mouchoirs aux côtés de danseurs humains, dans un numéro dirigé par Zhang Yimou, le cinéaste des cérémonies olympiques de Pékin. Le public a ri, applaudi, filmé avec son téléphone. Dans le reste du monde, la vidéo est devenue virale avant la fin de l'émission.

Le pays qui installe plus de robots que tout le reste du monde réuni vient d'apprendre à les faire danser.

Les robots étaient des H1 d'Unitree, une entreprise de Hangzhou que la plupart des téléspectateurs ne connaissaient pas. Son fondateur, Wang Xingxing, avait 35 ans et une biographie qui fonctionne déjà en Chine comme une parabole : l'étudiant en master qui ne pouvait pas payer les composants de laboratoire et a construit son chien robot avec un budget d'amateur, et qui a transformé cette pauvreté initiale en philosophie d'entreprise : pas le robot le plus capable du monde, le moins cher qui reste bon. Trois semaines après le gala, le 17 février, Wang était assis au premier rang d'un symposium présidé par Xi Jinping, aux côtés de Ren Zhengfei (Huawei), Lei Jun (Xiaomi) et Jack Ma. Sur la photo officielle, le fabricant de robots danseurs était le plus jeune de la salle.

Il faut dire ce qui était réel ce soir-là, car c'est notre question de toujours : qui décidait des pas ? Les robots ont vraiment dansé, avec un contrôle du corps entier en temps réel et une perception panoramique de la profondeur ; pas de câbles ni d'opérateurs à la manette derrière le rideau. Mais c'était une chorégraphie entraînée et répétée au millimètre, avec des danseurs humains comme filet de sécurité visuel : une autonomie d'exécution, pas de décision. C'est la même distinction qui sépare un robot téléopéré d'un robot autonome, et le gala l'a exposée avec une honnêteté involontaire : ce que la Chine a montré n'était pas un majordome du futur, c'était de la précision industrielle avec des mouchoirs.

Le spectacle repose sur des chiffres qui ne dansent pas. Selon la Fédération internationale de robotique, la Chine a installé 276 288 robots industriels en 2023 : 51 % de tous ceux de la planète, plus que le reste du monde réuni. C'est le seul pays avec 1,8 million de robots opérationnels dans ses usines. C'est cette base installée qui rend moins chers chaque moteur, chaque réducteur et chaque capteur qui finit ensuite dans un humanoïde : la chaîne d'approvisionnement qu'il faut construire en Occident existe déjà à Shenzhen et Hangzhou, et elle se fait concurrence sur les prix au pas de la porte.

La seconde moitié de 2025 a transformé l'avantage en calendrier. Le 19 avril, Pékin a organisé le premier semi-marathon d'humanoïdes du monde : 21 robots contre 12 000 coureurs humains. Le vainqueur (côté machines) fut le Tiangong Ultra, du centre étatique d'innovation en humanoïdes de Pékin, en 2 heures, 40 minutes et 42 secondes ; le vainqueur humain est arrivé en 1:02:36. Beaucoup de robots sont tombés, ont fumé ou ont abandonné, et la télévision a tout diffusé. Voilà la donnée culturelle qui nous importe le plus : un pays prêt à retransmettre ses robots en train d'échouer en public apprend plus vite qu'un pays qui ne montre que des démos montées.

L'autre arme est l'étiquette de prix, et celle-là n'est pas une chorégraphie. Le Unitree G1 a mis un humanoïde complet à 16 000 dollars ; son petit frère, le R1, a abaissé la barre à 5 900. Pendant que les humanoïdes occidentaux s'annoncent à prix de voiture premium et avec des listes d'attente d'entreprise, les chinois se vendent sur catalogue, et chaque université ou laboratoire qui en achète un devient une pièce de leur écosystème de développement. La guerre des robots humanoïdes ne se gagne pas dans les vidéos virales : elle se gagne dans la colonne des prix.

Pour le lecteur, la signification est moins abstraite qu'il n'y paraît. Si un robot entre dans votre travail ou votre maison cette décennie, il sera très probablement chinois ou contiendra des pièces chinoises : c'est déjà le cas des aspirateurs, c'est en train de le devenir pour les robots serveurs et d'entrepôt, et les humanoïdes suivent le même chemin. Le soir du yangge n'était pas l'annonce que les robots savent danser. C'était l'annonce de qui va les fabriquer, et du fait que la question qui compte n'est plus de savoir s'ils arrivent, mais avec quelles règles, à quel prix et décidés par qui.

Sources

  1. Dancing kings: Unitree humanoid robots delight Spring Gala show South China Morning Post · 2025-01
  2. Meet Wang Xingxing, the young Chinese robotics star from Unitree at Xi Jinping's symposium South China Morning Post · 2025-02
  3. China's Xi Jinping speaks to entrepreneurs in a rare high-profile meeting CNBC · 2025-02-17
  4. World Robotics 2024: China installed 276,288 industrial robots in 2023, 51% of global demand International Federation of Robotics · 2024-09-24
  5. Humanoid robot Tiangong Ultra wins world's first humanoid half-marathon in Beijing CGTN · 2025-04-19
  6. Unitree H1: humanoid robot makes its debut at the Spring Festival Gala Unitree Robotics · 2025-02